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Le Projet Panama s’inscrit dans la quête effrénée des géants de l’IA pour alimenter leurs modèles avec des données textuelles toujours plus vastes. En effet, pour qu’une intelligence artificielle comme Claude puisse générer des réponses cohérentes et nuancées, elle doit être entraînée sur des corpus de textes extrêmement diversifiés. Or, les données disponibles sur le web sont souvent répétitives, incomplètes ou de faible qualité.
Anthropic a donc décidé de se tourner vers une source apparemment inépuisable : les livres d’occasion. Contrairement aux livres neufs, qui sont protégés par le droit d’auteur pendant des décennies, les ouvrages usagés sont souvent tombés dans le domaine public ou appartiennent à des ayants droit difficiles à identifier. Une aubaine pour une entreprise cherchant à minimiser les risques juridiques tout en maximisant ses ressources.
Entre 2023 et 2024, Anthropic a racheté des stocks entiers de livres d’occasion auprès de grandes enseignes de distribution et de plateformes en ligne. Selon Libération, le géant de l’IA aurait acquis plus de 5 millions de livres en quelques mois, principalement dans des pays comme les États-Unis, le Canada et plusieurs pays européens. Une fois achetés, ces ouvrages étaient acheminés vers des centres de traitement où ils étaient scannés à grande vitesse pour extraire leur contenu textuel.
Le plus choquant ? Après numérisation, la quasi-totalité de ces livres était détruite. Selon des témoignages de salariés ayant travaillé sur le projet, les ouvrages étaient souvent réduits en pulpe ou incinérés. Une pratique qui, en plus de poser des questions éthiques évidentes, a déclenché une vague d’indignation parmi les libraires et les auteurs.
« C’est une hérésie culturelle. On ne détruit pas des millions de livres comme ça, surtout quand ils contiennent des œuvres protégées ou des trésors littéraires méconnus. »
Le Projet Panama a impliqué plusieurs acteurs aux intérêts divergents :
Parmi les intervenants, certains libraires ont affirmé avoir été trompés sur l’usage final des livres. « On nous a dit que ces ouvrages étaient destinés à une bibliothèque numérique, pas à leur destruction systématique », a déclaré une employée anonyme d’une grande enseigne britannique.
Pour qu’une IA comme Claude puisse comprendre le langage humain, répondre à des questions complexes ou générer des textes créatifs, elle doit être exposée à une quantité astronomique de données textuelles. Plus ces données sont variées, plus le modèle sera performant. Or, les textes disponibles en ligne (articles, posts sur les réseaux sociaux, forums) sont souvent limités en profondeur et en qualité.
Les livres, en revanche, offrent un corpus riche et structuré : romans, essais, manuels techniques, poésie… Ils couvrent des siècles de savoir et de créativité. C’est pourquoi les entreprises d’IA se les arrachent. Selon Stanford University, près de 80 % des données textuelles utilisées pour entraîner les modèles de langage proviennent de livres ou de documents similaires.
Utiliser des livres d’occasion présente un double avantage pour Anthropic :
Cette stratégie permet d’éviter les poursuites pour violation du droit d’auteur, un risque majeur pour les entreprises d’IA. En 2023, Getty Images a poursuivi Stable Diffusion pour avoir utilisé ses images sans autorisation, un procès qui pourrait coûter des centaines de millions de dollars. Le Projet Panama a donc été conçu pour contourner ce type de litige.
Plutôt que de négocier des accords coûteux avec les éditeurs ou de payer des licences pour utiliser des bases de données comme Project Gutenberg ou HathiTrust, Anthropic a choisi une voie plus radicale : l’achat massif et la destruction. Cette méthode présente plusieurs avantages :
« C’est la logique du Far West appliquée à l’IA. On prend ce qu’on veut, on en fait ce qu’on veut, et on assume les conséquences… ou pas. »

Même si Anthropic a tenté de se protéger en ciblant des livres d’occasion, les risques juridiques restent élevés. Plusieurs juristes estiment que la numérisation et l’utilisation des textes à des fins d’entraînement d’IA constituent une violation du droit d’auteur. En effet, même si un livre est acheté, son usage ultérieur est encadré par la loi. Aux États-Unis, l’utilisation équitable (fair use) pourrait éventuellement s’appliquer, mais en Europe, la situation est plus claire : l’entraînement d’IA sur des œuvres protégées sans autorisation est illégal.
Plusieurs associations, comme l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité (ARPP) en France ou Authors Guild aux États-Unis, ont déjà menacé Anthropic de poursuites. Si ces plaintes aboutissent, l’entreprise pourrait devoir payer des amendes colossales et verser des dommages et intérêts aux auteurs et éditeurs lésés. En 2023, la Cour d’appel de New York a condamné Google à verser 33 millions de dollars pour avoir numérisé des livres sans autorisation.
Pour les auteurs, surtout les plus modestes ou ceux travaillant dans des niches (poésie, essais spécialisés), le Projet Panama représente une menace existentielle. Beaucoup ne réalisent même pas que leurs œuvres ont été utilisées pour entraîner une IA, encore moins qu’elles ont été détruites. Pour les éditeurs indépendants, la perte est double : non seulement leurs catalogues ont été exploités sans compensation, mais en plus, la destruction des livres prive le public d’accès à ces œuvres.
Selon une étude de l’Observatoire de l’Économie de la Culture, près de 40 % des petits éditeurs en Europe dépendent des ventes de livres d’occasion pour compléter leurs revenus. La destruction massive de ces ouvrages menace donc directement leur survie.
Un autre problème éthique majeur est l’absence de consentement. La plupart des auteurs et éditeurs n’ont jamais été consultés avant que leurs œuvres ne soient scannées et utilisées. Pire encore, ils ne touchent aucun revenu pour cette exploitation. Or, l’entraînement d’une IA comme Claude peut générer des millions, voire des milliards de dollars de profits. Pourquoi les créateurs ne bénéficieraient-ils pas d’une partie de ces revenus ?
Cette question rejoint un débat plus large sur la rémunération des créateurs dans l’économie numérique. Des plateformes comme Spotify ou YouTube ont déjà été critiquées pour leur manque de transparence et de partage des revenus avec les artistes. Avec l’IA, ce problème prend une nouvelle dimension : les œuvres sont non seulement utilisées sans permission, mais elles sont aussi détruites, privant les auteurs de toute possibilité de revenus futurs.
Les libraires, qu’ils soient indépendants ou issus de grandes enseignes, ont été parmi les premiers à réagir avec indignation. En France, la Librairie des Puf ou la librairie Shakespeare and Company à Paris ont dénoncé une « atteinte à la culture ». Aux États-Unis, l’American Booksellers Association a publié un communiqué exigeant l’arrêt immédiat du projet et le versement de compensations aux librairies lésées.
Selon le Syndicat de la Librairie Française, plus de 2 000 librairies indépendantes en France ont vu leurs stocks de livres d’occasion diminuer drastiquement depuis le début du Projet Panama. « On nous a volé nos ressources, et en plus on nous demande de payer pour des livres que nous ne pouvons plus vendre », s’est indignée une gérante de librairie à Lyon.
Plusieurs associations se sont mobilisées pour dénoncer le Projet Panama et exiger des régulations plus strictes. Parmi elles :
Ces associations demandent notamment :
Face au scandale, plusieurs solutions ont été proposées pour remplacer les pratiques controversées d’Anthropic :

Au-delà des questions juridiques et éthiques, le Projet Panama pose un problème environnemental majeur. La destruction massive de livres contribue au gaspi de papier, une ressource déjà fortement sollicitée par l’industrie. Selon l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME), la production d’une tonne de papier nécessite 20 arbres et consomme 50 000 litres d’eau. Or, les livres détruits dans le cadre du projet représentaient des centaines de tonnes de papier.
De plus, l’incinération ou la réduction en pulpe des livres libère des émissions de CO₂ et d’autres polluants. Une étude de l’Université de Californie estime que la destruction d’un seul livre émet en moyenne 1,8 kg de CO₂. Sur 5 millions de livres, cela représente 9 000 tonnes de CO₂, l’équivalent des émissions annuelles de 2 000 voitures.
Le Projet Panama illustre un paradoxe inquiétant : alors que le monde cherche à réduire son empreinte écologique, des entreprises détruisent délibérément des ressources culturelles pour alimenter leurs modèles d’IA. Cette pratique est d’autant plus absurde que des alternatives existent, comme le recyclage des livres ou leur don à des bibliothèques et associations.
📸 Crédits photos : Photos fournies par Pexels : Mavis Santana, Diego Lopez, Ruslan Alekso, Pavel Danilyuk